Être allié.e, ce n’est pas « être du bon côté ».
Depuis quelques années, le terme d’allié.e s’est immiscé dans les discussions liées à l’égalité femme-homme, à la lutte contre les discriminations et à l’inclusion en entreprise.
La plupart du temps, il est utilisé avec de bonnes intentions et parfois revendiqué comme un engagement. Il est aussi rejeté par peur de mal faire ou de ne pas être légitime. Mais être allié.e n’est ni un statut, ni une étiquette et encore moins une posture facile et confortable.
Ce n’est pas quelque chose que l’on est une bonne fois pour toutes mais quelque chose que l’on fait jour après jour, dans ses choix, dans ses paroles et ses silences aussi. Dans une société où les inégalités persistent, la question n’est plus seulement de savoir qui est concerné par le sexisme, mais qui choisit d’en faire un sujet d’action.
D’ailleurs, 94% des Français.es estiment que les hommes ont un rôle à jouer dans la prévention et la lutte contre le sexisme dans la société (Rapport annuel sur le sexisme, HCE, 2025).
L’égalité n’est pas une cause réservée aux personnes qui subissent les discriminations : c’est une responsabilité collective.
Le constat : le sexisme est toujours là
Le sexisme n’a pas disparu ni dans la vie de tous les jours, ni en entreprise. Il est encore présent dans les pratiques quotidiennes, que ce soit de manière diffuse, banalisée et bien souvent invisible pour celles et ceux qui n’en sont pas la cible.
70% des femmes déclarent avoir déjà été confrontées personnellement à une situation discriminatoire ou sexiste au sein de leur organisation.
Et près des deux tiers ont déjà subi des comportements sexistes en réunion. (Baromètre #StOpE 2025) Ces situations ne sont pas vécues de la même manière par toutes.
Pour certaines personnes, le sexisme se combine à d’autres formes de discriminations : c’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité.
L’accumulation de ces discriminations peut rendre les expériences plus fréquentes, mais plus difficiles à nommer et à faire reconnaître. Elles ne représentent pas toujours des faits visibles. Souvent, elles s’expriment sous la forme de micro-agressions répétées :
- Une parole coupée ou ignorée
- Une idée attribuée à quelqu’un d’autre
- Une blague qui n’en est pas une
- Une remise en question récurrente de la légitimité ou des compétences
Et l’accumulation de ces expériences finit par peser lourd. Elles affectent la confiance, l’engagement, la santé mentale, mais aussi les trajectoires professionnelles des personnes qui en sont victimes.
Pourtant, 8 Français.es sur 10 estiment que le sexisme reste impuni (HCE, 2025). Et ce n’est pas anodin. Cela révèle un système dans lequel on ne sanctionne pas les comportements problématiques. Un système dans lequel on les minimise et les renvoie à des “malentendus”.
Le silence est-il neutre ?
Lorsqu’elles ou ils sont témoins de ces situations, nombreux.ses sont celles et ceux qui hésitent à intervenir, par peur de se tromper, de créer un malaise ou parce qu’elles et ils estiment que « ce n’est pas leur rôle ».
En réalité, il n’existe pas de posture neutre sur ces sujets. La posture d’allié.e commence dans la prise de conscience que l’inaction n’est pas sans effet. Comprendre que rester silencieux.se face à une remarque sexiste revient à laisser entendre qu’elle est acceptable. Ne pas réagir à une situation injuste, c’est contribuer à sa banalisation, malgré soi.
Être allié.e, ce n’est pas se poser en expert.e ou en sauveur.se.
En revanche, c’est accepter de changer sa posture, même si cela implique un certain inconfort.
La première étape en tant qu’allié.e
Agir en tant qu’allié.e commence souvent par une action simple : écouter sans minimiser, sans relativiser, sans chercher immédiatement à expliquer, corriger ou solutionner. Juste accueillir.
Trop souvent, les réactions fassent à une personne qui partage son vécu sont les suivantes : « Tu es sûre que ce n’était pas une blague ? »
« Il ou elle n’a sûrement pas fait ça exprès. »
Ces réactions sont parfois involontaires, mais elles déplacent le problème. Elles mettent en doute l’expérience vécue et renforcent le sentiment d’isolement de la personne victime.
Être allié.e, c’est dire « j’entends, je te crois », et poser d’autres questions :
De quoi as-tu besoin ? Comment puis-je te soutenir ? Et accepter que le soutien ne passe pas toujours par une action visible ou immédiate.
Parfois, la simple reconnaissance du vécu est déjà une forme de soutien.
S’éduquer et se remettre en question
La posture d’allié.e demande un travail actif d’apprentissage et de remise en question. Elle ne repose pas sur l’intuition ou la bonne volonté seule.
Les biais inconscients existent chez tout le monde. Sans que l’on s’en rende compte, ils influencent nos jugements, nos décisions et nos réactions. S’éduquer, c’est accepter de :
- Se former aux mécanismes de discrimination
- S’informer à partir de sources fiables
- Écouter les personnes concernées sans chercher à se défendre
Cela implique aussi d’accepter une réalité parfois inconfortable : celle de se tromper. L’erreur fait partie du processus. Ce qui compte, ce n’est pas d’être irréprochable, mais de savoir reconnaître ses maladresses, s’excuser vraiment, apprendre et ajuster ses pratiques.
Faire de la place : redistribuer les opportunités
Certaines opportunités ne sont pas réparties de manière équitable : prendre la parole, être visible ou encore être entendu.e.
Certaines personnes sont plus légitimes que d’autres, simplement en raison de leur genre, de leur position ou de leur statut, mais également en raison de leur couleur de peau, de leur origine sociale ou de leur conformité aux normes dominantes. Tous et toutes ne bénéficient pas du même crédit, ni du même droit à l’erreur, à compétences égales.
En avoir conscience et agir pour donner à chacun.e sa place, c’est déjà être allié.e. Cela peut passer par des gestes simples et essentiels :
- Veiller à la répartition de la parole en réunion
- Appuyer une idée lorsqu’elle est ignorée
- Céder volontairement sa place ou son temps de parole
- Rendre visibles des contributions souvent invisibilisées
Faire de la place ne signifie pas de s’effacer complètement. Cela signifie partager des opportunités qui ne sont pas offertes à toutes et tous de la même manière.
Prendre position, même quand c’est inconfortable
Être allié.e, c’est aussi accepter d’intervenir lorsque des comportements problématiques surviennent. Il n’est pas nécessaire d’intervenir de façon spectaculaire, mais avec clarté et constance.
Face à une remarque sexiste, une blague déplacée ou un comportement discriminant, il est important de dire quelque chose. Même simplement : « ce n’est pas approprié », « ce n’est pas ok ici » peut suffire à rompre une dynamique et à envoyer un message clair : ce type de comportement n’est pas toléré. Cette prise de position demande du courage et expose parfois à l’inconfort, au désaccord, voire à l’incompréhension. Toutefois, elle est essentielle pour faire évoluer les normes collectives.
Une posture imparfaite, mais indispensable
Agir en tant qu’allié.e, ce n’est pas cocher une case, ni atteindre un idéal. C’est un processus continu, fait de questionnements, d’erreurs et de prises de consciences successives. Dans un contexte où le sexisme reste largement banalisé et perçu comme impuni, ne rien faire n’est plus une option.
L’égalité ne progressera pas sans allié.es. Et surtout pas sans celles et ceux qui acceptent de remettre en question leurs habitudes, leur confort et leur position.
Être allié.e, ce n’est pas être parfait.e.
C’est choisir d’agir, encore et encore, pour que les inégalités cessent d’être la norme.
